Manifeste du peuple natif Q’llana

Nous sommes en Bolivie, sur le territoire ancestral de Tiwanaku et au lac Titicaca, chakra-utérus de la Terre Mère.

Le peuple Q’llana est un peuple ancien, discret et presque oublié depuis des ères. C’est un peuple qui vit depuis le silence. Nous sommes le murmure du vent, passé de l’histoire à la légende et de la légende au mythe sur les hauts plateaux de la cordillère des Andes.

Nous sommes le chant contenu dans le message secret de l’eau et de la neige, la danse du feu blanc qui ne réchauffe pas, mais révèle.

Nous habitons dans le cœur du cœur de la Terre.

Nous sommes les gardiens de la mémoire de treize ères.

Treize grandes respirations de l’Univers.

Chaque ère a porté des civilisations, des savoirs et des transformations qui n’ont pas disparu, mais ont seulement changé de plan.

Nos écrits ne sont pas dans les livres.

Ils sont tracés dans la Terre, dans la pierre, dans les arbres, dans les nuages, dans les élémentaux et dans les étoiles.

Notre mémoire n’appartient pas seulement au passé. Elle demeure vivante dans le mouvement de la Terre, dans l’eau qui garde l’information, dans les montagnes, les Apus, qui observent le passage des ères, dans le feu, dans le vent, dans le murmure et dans ce que l’être humain n’a pas encore appris à écouter.

Le peuple Q’llana n’a pas disparu.

Il s’est retiré du bruit.

Il est demeuré dans le silence, gardant une mémoire qui ne pouvait être transmise avant son temps.

Il existe des connaissances que l’on ne cache pas par peur.

On les protège parce qu’elles nécessitent une conscience capable de les recevoir.

Chaque ère possède sa propre forme de compréhension.

Et ce qui, dans une ère, peut sembler être un mythe peut, dans une autre, se révéler comme mémoire.

C’est pourquoi notre histoire est passée de la réalité à la légende, de la légende au mythe, et du mythe au silence, pour aujourd’hui revenir à la matière.

Mais le mythe n’est pas nécessairement quelque chose qui n’a jamais existé.

Il est parfois la forme que prend une mémoire lorsque l’Humanité ne possède plus les clés pour la reconnaître.

Nous faisons partie de cette mémoire. Une mémoire qui traverse les temps, les peuples et les transformations de la Terre.

Nous ne venons pas imposer une vérité.

Nous ne venons pas demander que l’on croie.

Nous venons rappeler.

Rappeler que la relation avec la Terre Mère n’est pas née avec une religion, ni avec une philosophie, ni avec une cérémonie, ni avec une cosmovision.

Elle existe avant nos noms. Avant nos cultures. Avant les frontières. Avant la mémoire écrite.

La Terre n’a pas besoin d’intermédiaires pour parler à ses enfants. Chaque être vivant possède une relation directe avec la vie. Chaque être humain possède une connexion avec la Lumière d’Origine.

Les traditions peuvent accompagner. Les cosmovisions peuvent rappeler. Les cérémonies peuvent ouvrir une porte. Mais aucune d’elles ne peut remplacer le lien vivant.

Le symbole séparé de son origine peut devenir une forme vide. Le rituel sans compréhension peut devenir répétition.

Et l’enseignement sans expérience peut redevenir dépendance. Notre responsabilité en tant que peuple natif n’est pas de créer des adeptes. Elle est de rappeler que chaque être humain porte en lui la possibilité de retrouver sa relation avec l’Origine.

Nous, peuples anciens, ne sommes pas propriétaires de la Terre. Nous faisons partie d’elle. Et chaque être humain en fait également partie. La mémoire des treize ères ne parle pas seulement de ce qui s’est produit.

Elle parle des cycles. Des civilisations qui naissent, grandissent, oublient, tombent et recommencent. Elle parle de l’apprentissage de l’Humanité.

De la répétition.

Du mimétisme.

De l’expérience.

De la compréhension.

Et du moment où comprendre ne suffit plus. Car vient un moment où ce qui a été appris doit être intégré. Cela doit entrer dans la vie. Dans la journée. Dans le corps. Dans la relation avec les autres. Dans notre manière de marcher sur la Terre.

Il existe un point où l’Humanité peut cesser de répéter. Un point où l’histoire cesse d’être seulement un cycle et peut devenir transformation.

Ce point n’appartient pas à un peuple. Il n’appartient pas à une nation. Il n’appartient pas à une religion. Il appartient au tissu entier de l’Humanité.

Chaque être humain vivant y participe. Nous sommes ceux qui retournons la Terre. Ceux qui ouvrons les sillons. Ceux qui préparons le sol. Ceux qui semons. Ceux qui arrosons la graine.

Nous sommes les gardiens des anciennes forêts de la mémoire humaine. Et nous sommes également responsables de ce que nous transmettrons aux générations qui ne sont pas encore nées.

La Terre conserve la mémoire.

L’eau conserve la mémoire.

La pierre conserve la mémoire.

Les arbres conservent la mémoire.

Les étoiles conservent la mémoire.

Et l’être humain aussi.

Mais se souvenir ne signifie pas retourner dans le passé. Se souvenir signifie permettre à ce qui a été compris de trouver une nouvelle manière de vivre dans le présent. Nous ne cherchons pas à reconstruire une ère ancienne. Nous ne cherchons pas à reproduire les ancêtres. Nous cherchons à écouter ce qui a traversé les ères et qui a encore quelque chose à dire à la vie.

La connaissance n’appartient pas à celui qui la garde. Elle appartient à la Vie. Et lorsque le temps vient, elle recommence à circuler. Non pour être possédée.

Non pour créer du pouvoir.

Non pour séparer.

Mais pour réunir à nouveau ce qui n’a jamais été véritablement séparé. L’être humain d’aujourd’hui se trouve dans un moment de profond mouvement. Il cherche partout.

Il voyage.

Il écoute.

Il imite.

Il reçoit.

Il s’initie.

Il change de langage, de symbole, de tradition et de chemin. Mais toute transformation de forme n’est pas nécessairement une transformation de nature. Toute métamorphose n’est pas transmutation. Il peut arriver un moment où chercher au-dehors n’est plus le chemin.

Il peut arriver un moment où l’expérience avec l’autre doit devenir un miroir. Un miroir qui nous reconduit vers l’intérieur. Vers cette relation qu’aucun symbole ne peut accomplir à notre place. Vers cette Lumière qu’aucun intermédiaire ne peut posséder. Vers ce lieu où se souvenir ne signifie plus apprendre quelque chose de nouveau, mais reconnaître ce dont nous n’avons jamais été séparés.

Notre mémoire des treize ères n’appartient pas seulement au peuple Q’llana. Ce que nous gardons fait partie d’une mémoire plus vaste.

La mémoire de la Terre.

La mémoire de l’Humanité.

La mémoire de l’Univers.

Nous ne sommes que l’une de ses voix. Une voix qui, durant très longtemps, est demeurée dans le silence.

Et aujourd’hui, depuis Tiwanaku et depuis le lac Titicaca, nous parlons à nouveau.

Non pour imposer.

Non pour convaincre.

Non pour remplacer une croyance par une autre.

Mais pour rappeler.

Rappeler la Terre.

Rappeler l’Origine.

Rappeler la Responsabilité.

Rappeler que nous faisons partie d’une Œuvre beaucoup plus vaste que notre propre histoire individuelle.

Et rappeler que la véritable transmission ne se termine pas lorsqu’un enseignement est entendu.

Elle commence lorsque cet enseignement devient vie.

Lorsqu’il traverse la pensée.

Lorsqu’il traverse le corps.

Lorsqu’il traverse nos actes.

Lorsqu’il transforme notre relation avec la Terre et avec tous les êtres.

Alors, nous ne sommes plus en train de répéter. Nous sommes en train de vivre. Et lorsque tu te souviens, la Terre Universelle répond.

Non parce que tu l’invoques, mais parce que tu es en symbiose indivisible avec elle.

Le Peuple Q’llana demeure vivant.

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Gardienne et pont de mémoire