L’héritage des absents : Ce qui n’a jamais cessé d’être présent

Ce texte traverse quelques-uns des points qui seront approfondis lors de la conférence et de la transmission L’Héritage des Absents. Il n’en constitue ni le contenu entier ni l’aboutissement.

Chaque point ici évoqué ouvrira un espace plus profond de réflexion, de compréhension et de transmission, tandis que d’autres dimensions, volontairement absentes de cette lecture, seront abordées et développées lors de notre rencontre.

« Il existe une frontière où l’héritage cesse d’être ce que l’on reproduit, où la rencontre de l’autre nous reconduit vers l’intérieur, et où ce que l’Humanité croyait avoir appris est enfin appelé à devenir Œuvre dans le monde réel. » Mariluz Cerf Blanc Bison Blanc

L’Héritage des Absents traverse le tissu vivant de l’Humanité : il porte la mémoire de ceux qui furent arrachés, assassinés, dispersés ou effacés, celle des peuples et des racines qui perdurent en silence, mais aussi l’absence de ceux qui, au milieu de nos villes et de nos civilisations, cherchent encore le chemin vers l’essentiel d’eux-mêmes.

Et pourtant, au cœur même de ces absences, quelque chose continue d’œuvrer : une extension silencieuse de l’Amour, souvent absente de notre conscience collective, qui relie les êtres au-delà des peuples, des guerres, des systèmes, des rôles et des frontières.

Peut-être notre héritage n’est-il alors pas seulement ce que les Absents nous ont laissé, mais aussi ce qui, demeuré invisible à notre conscience, continue de nous relier à l’Origine et nous appelle à transformer ce que l’Humanité répète encore en ce qu’elle est enfin capable de vivre.

Dans la limite, à la frontière, sans exclusion.

Car les Absents sont nombreux.

Nous pouvons parler de ceux qui furent volés, assassinés, perdus dans les guerres ; des peuples originaires, des ancêtres et des racines qui, dans différentes spatialités, perdurent silencieusement, absents du système. Nous pouvons parler des peuples disparus ou déplacés, des anciens qui ont porté certaines connaissances, mais aussi des langues, des contextes et des mondes dans lesquels certains gestes avaient encore leur sens.

Nous pouvons aussi parler des absents des villes et des masses ; des êtres humains qui cherchent, de ceux qui s’éveillent, de ceux qui font du mieux qu’ils peuvent à partir de leur propre vie, de ceux qui survivent et de ceux qui vivent.

Nous pouvons parler de l’absence de paix, de l’absence d’action, de l’absence du sentir, du penser, de l’absence du pouvoir personnel — de toutes ces absences qui, dans le tissu humain, participent aussi aux conséquences que nous appelons guerre, séparation et conflit.

Mais il existe une autre absence, plus silencieuse.

Celle de notre conscience face à tout ce qui est pourtant déjà présent.

Des enfants s’entraident au milieu de la guerre. Des inconnus prennent des risques les uns pour les autres. Des êtres humains, au-delà des gouvernements et des conflits, plongés dans les conséquences permanentes du processus de l’Humanité, dans ce présent, dans cet Maintenant, accomplissent des actes de courage en défendant l’Amour à travers leurs actions.

Des êtres aiment sans que leurs gestes entrent jamais dans le grand récit de l’Humanité.

Tous ne sont pas absents.

Ce qui est absent, parfois, c’est leur présence dans notre conscience collective.

Nous pouvons ainsi parler de l’absence de conscience de l’Œuvre de l’Amour et de son extension qui chemine silencieusement. Au-delà du processus de l’être humain, et pourtant présente jusque dans la trame silencieuse de son existence, l’Amour est à l’Œuvre — reconnu ou ignoré, visible dans certains gestes, absent encore de notre conscience en tant que totalité.

Nous sommes tous en mouvement ensemble.

Absolument tous.

Et c’est peut-être en regardant ce mouvement que l’arbre transgénérationnel de l’Humanité commence à nous montrer autre chose.

D’ère en ère, les peuples changent de place, les rôles de visage, les anciens gestes de mains et les héritages voyagent. Les générations répètent, imitent, expérimentent et apprennent. Les peuples peuvent échanger leurs rôles et leurs masques tandis que certaines structures, elles, continuent de se reproduire.

Depuis la mémoire des treize ères du peuple Q’llana, il existe un moment de bascule : celui où l’Humanité passe de la répétition et du mimétisme, de la reproduction de l’apprentissage, à un état plus élevé de compréhension par l’expérience.

À partir de ce seuil, l’apprentissage ne demande plus seulement à être compris. Il demande à être intégré.

Dans la journée. Dans le mois. Dans l’année. Dans nos relations. Dans nos actes. Dans la réalité même de notre vie présente.

Car vient un temps où répéter n’est plus apprendre et changer de forme ne suffit plus.

Toute métamorphose n’est pas transmutation.

Changer de masque, de croyance, de peuple de référence, de langage spirituel ou de position dans l’Histoire ne signifie pas nécessairement que l’apprentissage ait été intégré. Il arrive un moment où la matière ne peut plus seulement changer de forme : elle doit changer de nature.

Tout être humain vivant aujourd’hui fait partie de ce mouvement.

Alors pourquoi continuer à répéter un apprentissage déjà compris ? Pourquoi ce que nous savons n’est-il pas encore entièrement présent dans notre manière de vivre ?

Cette question nous conduit délicatement vers un autre mouvement de notre époque.

L’être humain ressent l’appel d’un chemin intérieur et pourtant, souvent, il cherche au-dehors ce qui l’appelle depuis l’intérieur.

Aujourd’hui, il voyage, écoute et communique avec les peuples originaires. Il rencontre des anciens, des chamans et des guides spirituels. Il découvre d’autres cosmovisions, apprend et reproduit des rituels et des cérémonies.

Ces rencontres peuvent ouvrir des chemins profonds. Elles peuvent rappeler une relation oubliée à la Terre, au vivant, à l’existence.

Mais elles peuvent aussi engendrer, parfois sans que nous en ayons conscience, le mimétisme, la reproduction de formes et une nouvelle dépendance spirituelle.

C’est ici que la néospiritualité entre dans notre réflexion.

Non pas pour être condamnée ou rejetée, mais pour être interrogée dans son propre mouvement : jusqu’où peut-elle aller avant de devoir elle-même se transcender ?

Si la recherche spirituelle nous conduit toujours vers un nouvel intermédiaire, un nouveau symbole, un nouveau rituel, un nouveau peuple de référence ou une nouvelle identité à revêtir, avons-nous réellement franchi la frontière, ou avons-nous simplement changé la forme de ce que l’Humanité répète ?

Cette question ne concerne pas seulement celui qui cherche.

Elle concerne aussi celui qui transmet.

De notre côté, en tant que peuple natif, nous voyageons et transmettons. Nous parcourons la Terre Mère. Et cette place porte également une responsabilité.

Nous ne mettons peut-être pas toujours suffisamment en lumière que la Loi d’Origine, présente au fondement de nos cosmovisions, porte comme structure que tout être vivant et tout être humain possède une connexion avec la Lumière d’Origine et que, dans cet espace, il n’existe ni détenteur unique ni intermédiaire indispensable.

La rencontre avec un ancien, une tradition ou un peuple n’a donc pas nécessairement pour finalité de fabriquer de nouveaux adeptes ni de conduire l’autre à reproduire extérieurement ses cérémonies.

Elle peut devenir un miroir.

Un miroir à travers lequel chacun retrouve sa propre responsabilité, son propre rapport à la Terre et son propre chemin.

Les rituels peuvent faire du bien et ils peuvent également produire du mal.

La symbolique, lorsque l’être vivant qui est à l’origine de ce que nous appelons avec le passage du temps un « symbole » devient absent, doit retrouver sa juste place.

Sans mimétisme.

Dans un dialogue profond avec la Lumière, plutôt que dans la seule répétition de gestes, l’utilisation de symboles ou de protocoles destinés à parler avec la Terre Mère cosmique et sacrée.

Une cérémonie peut conserver la forme alors que son origine, son contexte, sa responsabilité, sa langue et sa compréhension ont disparu.

Et c’est ici que se trouve la différence entre imiter un signe et connaître ce qu’il porte.

Les héritages voyagent. Ils passent les frontières. Ils changent de langues, de territoires et parfois de mains. Et lorsque nous ne regardons pas avec suffisamment de profondeur ce mouvement, d’anciennes structures humaines peuvent continuer à agir sous de nouvelles formes.

La colonisation elle-même n’a peut-être pas simplement disparu : elle peut changer de territoire, changer de langage et même, parfois, revêtir les habits du sacré.

Mais reconnaître cela ne signifie pas construire une nouvelle opposition.

Il ne s’agit pas de placer d’un côté les peuples natifs et de l’autre le monde occidental, d’un côté ceux qui savent et de l’autre ceux qui ignorent, d’un côté les éveillés et de l’autre les endormis.

Nous appartenons au même tissu humain.

Les places et les responsabilités ne sont pas les mêmes, mais la frontière n’a pas besoin de devenir exclusion.

Dans la limite, à la frontière, sans exclusion.

C’est peut-être précisément là que la rencontre avec l’autre peut cesser d’être un lieu de mimétisme pour devenir un chemin de retour vers l’intérieur.

Il ne s’agit plus de devenir l’autre.

Il ne s’agit plus seulement d’emprunter son geste ou de porter son symbole.

Il s’agit de laisser la rencontre nous reconduire vers ce lien direct que nul geste emprunté, nul symbole et nul intermédiaire ne peuvent accomplir à notre place.

Chercher à l’intérieur ce que nous avons délégué à l’extérieur.

Se souvenir de ce lien direct et indivisible de l’être humain avec la Lumière d’Origine : ce lien qui, dans notre transmission, précède les formes et relie dans la Lumière les peuples natifs et leurs différentes cosmovisions.

Et c’est ici la question du titre

qui sont alors les Absents ?

Au commencement, les Absents semblaient être ceux qui n’étaient plus là : les ancêtres, les peuples disparus ou déplacés, les anciens, les langues perdues, les mondes dans lesquels certains gestes avaient leur contexte et leur sens.

Puis nous avons rencontré ceux que notre conscience collective ne voit pas : les êtres qui aiment, qui agissent, qui protègent, qui vivent au milieu du processus humain sans que leurs actes entrent dans son grand récit.

Mais une autre absence peut encore apparaître.

L’être humain contemporain peut accumuler des traditions, des initiations, des cérémonies, des symboles et des appartenances tout en devenant progressivement absent de lui-même.

Alors L’Héritage des Absents change de sens.

Ce ne sont plus seulement les ancêtres absents.

Ce ne sont plus seulement les peuples effacés de l’Histoire.

Ce ne sont peut-être même pas seulement ceux que nous cherchons au-dehors.

Nous pourrions être les Absents.

À force de chercher chez l’autre ce que les anciens ont laissé derrière leurs symboles, nous sommes peut-être devenus les véritables absents de ce qui, en nous, n’a pourtant jamais cessé d’être présent.

Et ce que nous cherchons pourrait être, depuis toujours, ce qui n’a jamais été absent.

Tandis que l’Humanité répète et cherche encore au-dehors, l’Amour, reconnu ou ignoré, poursuit son Œuvre dans la trame silencieuse de son existence et bien au-delà d’elle.

Alors seulement de savoir ce que nous avons reçu des générations qui nous ont précédés o aussi de savoir ce que nous allons en faire maintenant.

Nous sommes ceux qui retournons et aérons la terre, ceux qui ouvrons les sillons et préparons le sol pour les semailles.

Nous sommes ceux qui sèment et qui arrosent la graine.

Nous sommes les gardiens des forêts ancestrales de l’Humanité.

Et si nous sommes les vivants de ce moment de bascule, alors notre responsabilité n’est peut-être plus de répéter indéfiniment l’apprentissage, mais de lui permettre de devenir vivant dans notre journée, notre mois, notre année, nos relations, nos décisions, notre rapport à la Terre et notre présence dans le monde réel.

Transformer enfin en Œuvre ce que l’Humanité a déjà appris.

Combien de générations devront encore passer avant que notre conscience s’éveille et que nous prenions pleinement la responsabilité de notre Œuvre humaine ?

« Mais combien de métamorphoses faudra-t-il encore avant que l’Humanité soit ? »

Mariluz Cerf Blanc Bison Blanc

Peuple Q’llana Lac Titicaca Tiawanaku Bolivie / Peuple Tacana Amazonie Bolivienne